Il y avait si longtemps…si longtemps que Julie n’avait plus senti la main d’un homme caresser sa peau, si longtemps qu’elle refoulait toutes ses émotions. Et à présent, Jason avait sonné à la porte et se tenait la, devant elle, comme un chien perdu sous la pluie suppliant, quémandant la permission d’entrer et elle hésitait. Allait oublier ses années de combat contre la pire maîtresse qui soit, l’alcool ?
Elle vit en un instant défiler son passé devant ses yeux mais elle sentait faiblir sa détermination de le laisser au dehors. Le pouvoir de raisonner ne résistait pas à l’appel de l’amour et elle l’aimait encore, la petite boule au creux de son estomac le lui criait suffisamment haut pour qu’elle le laisse enfin pénétrer dans son nid.
Elle ouvrit la porte et s’effaça pour le laisser passer. Il la prit dans ses bras et voulut l’embrasser mais elle le repoussa d’un geste brusque, un réflexe de défense, s’offrant un moment de répit .Il alla s’installer dans le divan et ne dit plus un mot, la regardant en souriant, content d’être la et elle continua à vaquer à ses occupations, comme si elle avait oublié sa présence. Mais son esprit galopait à toute vitesse et ramenait à la surface de sa mémoire les luttes du passé.
Elle avait rencontré Jason à dix huit ans, il lui avait fait la cour six mois durant et il avait été son premier amant. Il lui avait tout appris de l’amour, lui avait révélé sa féminité .Il lui avait narré sa vie de marin et grâce à lui elle connaissait le Brésil, Corcofado, le pain de sucre,les bouges,les putains qui s’offraient une nuit entière pour manger. Le café que l’on allait chercher en Afrique, dans l’ancien Congo, avec les pères qui offraient leurs filles aux marins pour une montre ou quelques sous. Les discussions ardues sur ce sujet brûlant car elle n’avait jamais compris comment lui, Jason, si jaloux, si possessif avait pu partager ces filles pubères avec ses copains. L’Argentine chaude et brûlante, avec son climat politique douteux et son arrestation pour une nuit de prison d’où son officier en chef l’avait extrait de justesse. Les longues traversées de quatre mois sans femmes à bords, avec seulement l’alcool, les cigarettes et les changements de quart. La transpiration, les machines, l’odeur de l’huile, les bagarres à bord. L’histoire de sa noyade lorsqu’il était tombé entre le bateau et le quai, une nuit de beuverie ; le sauvetage par les marins Russes qui passaient par hasard et l’avaient entendu crier .Le récit de ces trois mois encore en Argentine, la fois ou le bateau avait du dévier de sa route pour le transporter d’urgence à l’hôpital de Montevideo ou l’on avait pratiqué l’ablation des amygdales. Elles étaient tellement enflées qu’il ne pouvait plus respirer à la suite d’une nuit passée à chanter à tue tête « yellow submarine » dans les rues du port .Le rapatriement en Belgique par avion car son bateau ne reviendrait plus avant de longs mois…
Mais à côté de tous ces moments exaltants qu’il lui avait fait partager avec ses récits il y avait l’habitude d’alcool qu’il avait prise à la marine et dont il ne pouvait se défaire. Jason avait essayé de travailler à terre, dans des bureaux, mais le manque d’action le tuait. Ensuite, comme mécanicien, voyageant dans tout le pays pour réparer des machines d’imprimerie. Mais il ne pouvait pas laisser la boisson, et avait fini après un nombre incalculable de cures de désintoxications par être déclaré inapte au travail et invalide.
Julie l’avait soutenu toutes ces années dans son combat, et ils avaient eu trois enfants. Mais elle s’était toujours sentie seule et écrasée par le poids des responsabilités qu’elle avait prise pour les élever du mieux qu’elle pouvait. Elle avait toujours du trouver des solutions, des gardes lorsqu’elle devait travailler et qu’il était à l’hôpital pour ses cures. Après vingt ans de vie commune et de luttes sans résultat durable contre cette ennemie implacable qui était la bière et l’alcool, elle avait décidé d’acheter une maison et comme il avait des doigts habiles, elle pensait qu’il aurait ainsi un but suffisant pour qu’il ne cherche plus à passer ses journées dans les cafés. Elle était sure que son plan allait réussir et trouva la maison de ses rêves, une petite fermette qu’il fallait entièrement rénover dans un endroit calme, près d’une rivière et dans la nature. Elle avait fait la démarche toute seule, était allée la visiter et s’était sentie chez elle en entrant dans cette demeure. Il y avait plusieurs pièces, un poêle au charbon et un vieux fauteuil de cuir rouge juste devant ce chauffage. Elle s’y était assise et regardait autour d’elle les murs qu’il faudrait abattre, les chambres qu’il faudrait installer. Et elle était rentrée en lui faisant part de ses projets, il l’avait traitée de folle mais il lui avait promis, une fois de plus de changer et de lui construire sa maison.
Toutes les démarches furent rondement menées et la demeure fut acquise pour un prix modique. A la signature de l’acte, les enfants de la dame âgée qui était décédée racontèrent que leur maman s’était endormie dans le fauteuil rouge et ne s’était jamais réveillée…la nuit du 23 au 24 mai. Julie ne puit s’empêcher de penser que c’était un cadeau d’anniversaire que cette inconnue lui avait offert. ; Elle était née un 24 mai.
Mais ce ne fut qu’un rêve de plus, à peine installés dans la maison, Jason se remit à boire et lorsqu’elle rentrait de son travail après avoir été chercher les enfants à l’école, il ronflait, saoul dans son lit et les travaux n’avançaient pas. Un jour, plus nerveuse et fatiguée que d’habitude, elle avait jugé que c’en était trop, elle avait pris ses enfants, quelques affaires et était partie louer une maison dans le village voisin. Elle le quittait, il avait cassé sa vie, ses rêves, il était grand temps qu’elle pense à elle-même et à ses petits qui grandissaient et acceptaient de plus en plus difficilement de voir leur père boire et leur mère courir.
Il avait été infect lors de leur séparation, l’accusant d’être partie alors qu’il voulait changer et elle lui avait interdit de remettre les pieds chez elle. Ses enfants ne désiraient plus le voir et lui s’était enfoncé encore un peu plus dans l’alcool, tout seul dans la maison de Julie, refusant d’ailleurs de la laisser revenir chez elle et de partir lui habiter ailleurs. Mais elle avait tenu bon, avait construit sa vie et n’avait plus entendu parler de lui pendant un an.
Les enfants étaient partis pour un camp d’équitation. Il faisait donc calme et elle se sentait détendue. Il avait bien choisi son moment pour venir, elle savait simplement que si elle avait renoncé à l’aider, ce n’était que parce qu’il n’y avait plus de solutions pour sauver leur relation et son cœur de mère, elle le savait, avait fait le bon choix. Mais à présent qu’il était assis calmement près d’elle, comme si ils ne s’étaient jamais quittés, elle sentait aussi que l’amour qu’elle lui portait n’avait pas vraiment fondu avec le temps, elle sentait le danger , ce petit frisson qui lui parcourait l’échine en était une preuve.
« As-tu mangé ? »
« Non, depuis trois jours, je n’ai rien avalé »lui répondit Jason en soupirant.
Elle se mit en quête de trouver quelque chose à préparer dans son frigo et s’entendit lui répondre :
« Tu peut manger ici si tu veut mais après tu partiras »
« Tu ne vas quand même pas me jeter à la porte, tu sais que je t’aime toujours, je voudrais rester près de toi ce soir et je partirai demain »
Il était calme, avait l’air si fatigué qu’elle ne savait que dire. Elle n’avait pas envie qu’il parte mais se savait faible, trop faible devant lui. Et après tout, il était encore son mari, elle était contente de le voir la et se sentait seule sans les enfants.
« Bon, ça va, tu peut rester mais demain il faudra que tu partes, je ne veut plus vivre avec toi, tu le sais et je ne veut pas que les enfants te trouvent ici à leur retour »
Il ne répondit rien et se mit à table comme elle l’en priait pour déguster le gratin de poisson qu’elle lui avait préparé et qu’il affectionnait tout particulièrement.
Le repas se passa en devisant de tout et de rien.Elle lui racontait sa vie, les études d’infirmière qu’elle avait entrepris, Jason lui parlait de la sienne, bien vide affirmait- il.
Elle connaissait sa manière de se faire passer pour un malheureux, l’apitoyant pour obtenir ce qu’il avait envie et souriait en le regardant car il n’avait pas changé d’un iota.
Il la regardait aussi ronronnait comme un chat qui aurait lapé tout le lait qu’on lui offrait et qui attendrait que la souris qui lui servirait de dessert vienne sous son nez. Et précisément, Julie se sentait souris…
Ils s’assirent dans le fauteuil pour boire le café et il posa la main sur son épaule. Elle le laissa faire. Il commença tout doucement à l’embrasser dans le cou et elle ne le repoussa pas, c’était si doux de sentir le désir monter au creux de son ventre, c’était si bon de le retrouver comme au début de leur mariage.
Il s’aventura plus loin encore, elle le laissa faire. Il savait s’y prendre le bougre, il connaissait si bien la manière de réagir de Julie, il pianotait son concert d’une main de maître et n’avait pas besoin de regarder sa partition pour sentir que sa partenaire arrivait à sentir la note suivante avant qu’elle ne soit écrite. Elle ne désira plus rien d’autre que de tout oublier du présent, de le laisser lui faire l’amour et de retrouver la jouissance physique qu’elle avait oubliée depuis si longtemps.
Ils passèrent une nuit merveilleuse ; tendre et violente à la fois et Julie se réveilla fatiguée mais heureuse au petit matin.
Elle bondit hors du lit, s’affaira à préparer le café et rassembla ses esprits .Il fallait qu’il parte, il fallait qu’elle se reprenne, il fallait du courage pour lui dire de s’en aller. Elle alla le réveiller, lui expliqua son point de vue, il commença par se fâcher disant ne pas la comprendre mais finit par prendre ses affaires et il partit en claquant la porte ne comprenant pas son attitude mais résigné devant sa détermination.
Ses enfants revinrent le soir même et Julie rangea dans sa mémoire cette escapade amoureuse avec son mari.
La vie continua son petit bonhomme de chemin. Nous arrivâmes en septembre et elle se réveilla un matin avec des douleurs aigues dans le ventre. Elle se rendit à la clinique et alla voir le gastro entérologue qui l’avait soignée pour un ulcère l’année auparavent. Celui ci ne trouva rien, fit une échographie et lui conseilla d’aller voir un gynécologue. Elle prit rendez vous pour la semaine suivante mais comme les douleurs s’étaient évanouies, elle différa sa visite d’une quinzaine.
Quelle ne fut pas sa surprise lorsque le docteur Trop lui déclara, après un examen minutieux :
« Je vois que vous êtes en pleine santé, vous êtes enceinte. Mais vu votre age, j’aimerais que vous fassiez une ponction amniotique. J’estime votre grossesse à trois mois et nous pouvons faire cet examen à partir de 16 semaines. Il faut environ quatre semaines pour avoir les résultats .désirez vous prendre rendez vous ? »
Elle accepta la date proposée, elle sortit en titubant, elle ne savait plus très bien ou elle en était.
Elle n’avait pas d’homme dans sa vie, elle ne devait pas beaucoup réfléchir pour savoir que de nombreux problèmes allaient se poser, que sa famille et tout le monde allait la traiter de folle, se demander comment elle, Julie, avec déjà trois enfants n’avait pas pensé aux suites de sa nuit d’amour. Elle entendait déjà les critiques, les questions… Et pourtant ce petit être qui l’habitait toute entière était un enfant d’amour, ils pourraient tous raconter ce qu’ils voulaient, elle mit sa main sur son ventre, comme pour le protéger flèches acérées qui sortiraient de la bouche de ceux qui ne la comprendraient pas.
Elle laissa faire la ponction à la date indiquée et attendit patiemment les quatre semaines pour téléphoner au docteur Tromp.
Il la convoqua pour le soir même et c’est en tremblant qu’elle se rende à la clinique.
Le docteur la fit entrer :
« Madame, je n’ai pas de bonnes nouvelles, l’enfant que vous portez est trisomique. Le résultat est formel. Il a un chromosome en surnombre. C’est un garçon. Vous avez la possibilité de rentrer à l’hôpital pour un avortement si vous le désirez, on vous place une perfusion avec un produit qui provoque des contractions et vous accoucherez prématurément d’un enfant qui n’est pas viable car insuffisamment développé. La mutuelle prend tout en charge et le soir, vous pouvez rentrer chez vous »
Julie sentait les larmes qui lui montaient aux yeux. Ce n’était pas possible, c’était son enfant d’amour, elle ne pouvait pas faire une chose pareille.
« Puis je réfléchir et vous téléphoner dans deux jours ?
« Bien sur, mais ne traînez pas trop, car si il faut le faire partir, il est important d’agir vite. »
Julie se précipita dehors ce cabinet et ce médecin lui faisait horreur. Comment pouvait il de sang froid, sans la moindre émotion, lui proposer d’achever de faire battre un cœur aussi simplement que s’il s’agissait de couper la branche malade d’un arbre. Comment osait il anéantir le fruit de son amour en lui proposant un assassinat. Elle se rappelait de ces petits prématurés de 26 semaines ,600 grammes, vivants mais pas "viables "que l’on avait laissé mourir dans des nurserys froides avec pour tout cercueil un bassin réniforme et pour tout linceul une alèze blanche. Elle les entendait parfois gémir pendant quelques heures, suivant leur résistance physique, et lorsqu’ils ne respiraient plus, elle devait les porter au four de la morgue de l’hôpital. Car tant qu’ils ne devaient pas êtres déclarés à la commune, il n’y avait pas d’enterrement.
Et ce docteur lui proposait de faire subir le même sort à "son" enfant, son garçon, tout ça parce qu’il aurait ce petit quelque chose en plus que les autres et que cette différence serait gênante. Pour qui ? Pas pour elle. Elle avait accepté sa grossesse quatre semaines auparavant, elle n’avait aucune raison de changer d’avis.
Elle reprit le chemin de la maison, réunit ses enfants autour de la table et leur annonça en pleurant ce qui arrivait. Elle ne puit s’empêcher de leur demander si ils accepteraient encore
un petit frère de plus qui ne serait pas tout à fait comme les autres. Ils demandèrent des explications sur ce chromosome, voulurent savoir qui était le papa et elle raconta toute l’histoire. Ils réagirent de façon super positive, l’assurèrent de la bienvenue de ce petit frère annoncé et c’est avec un sentiment de bonheur qu’elle compris que de toute manière, cet avortement avait été écarté de sa pensée dès le premier instant mais qu’elle pouvait en plus se réjouir du fait que sa petite famille pensait comme elle.
Elle mit ses enfants au lit et commença à écrire une lettre à son mari, lui expliquant la situation mais sachant d’ores et déjà que cela ne changerait rien à leur relation actuelle. Elle le mettait simplement au courant d’un fait.
Elle prit un autre papier et laissa sa plume courir avec ses pensées sur la page blanche :
J’aimerais que mon fils soit fier de dire :
« Je suis venu au monde parce que mes parents se sont aimés
Je suis venu au monde parce que la vie est imparfaite
Je suis venu au monde parce que ma mère avait tout à donner
Je suis venu au monde parce que l’amour est plus fort que tout »
Et j’entendrais sa mère lui répondre :
« Pour un moment d’amour et de tendresse
M’étaient promises des années de tristesse
D’avoir eu à choisir entre la vie et la mort
J’ai voulu être sauvée de mon chagrin
Deux clefs me furent offertes
Celle de l’enfer, celle du paradis
Le seul obstacle est que je ne savais
Si le paradis existait encore pour moi
Il semblait que je me trompasse
Et que mon cœur dû l’emporter sur la raison
Après tout n’avais je pas toujours vécu
Me laissant mener par mes sentiments
Alors que depuis la première heure
Mon choix me guidait vers la vie et l’amour
Il était pourtant réel que le doute en moi subsiste
Ne m’apportant que souffrance et confusion
Après bien des hésitations, des océans de larmes
Je ne pouvais être coupable d’assassinat
Et j’ai opté d’attendre pour te serrer contre moi
Faisant fi des catastrophes qui m’étaient gentiment prédites
A présent que j’ai trouvé la paix
Je sais que je n’ai jamais cessé de t’aimer
Et que mon bonheur viendra aussi de toi
Le reste du monde n’a qua bien se tenir
Nous serons au moins deux pour les faire réfléchir…
Elle laissa couler ses larmes, tomber sa plume et monta se coucher, éreintée par les émotions.
Les jours suivants, elle continua de vivre dans un rêve, comme détachée de son quotidien, relisant ce texte qu’elle avait écrit et y trouvant chaque fois le courage de continuer.
La semaine avant la date prévue de son accouchement, Julie imprima cette lettre en plusieurs exemplaires et demanda à sa fille de s’en servir comme faire part.
Il ne resterait plus, lorsqu’on saurait le jour de la naissance d’ajouter la date et de l’envoyer à tous ceux qu’elle voulait prévenir.
Et lorsque le grand jour arriva, sa fille termina le texte par ces mots :
Jimmy est né le 28/3/1998
C’est un petit trisomique
Nous savons d’ores et déjà qu’il ne fera pas de hautes études universitaires mais cela n’est pas nécessaire
Pour qu’il soit le roi de nos cœurs…